Samia Dumais est travailleuse communautaire et historienne publique. Ses recherches doctorales portent sur l’histoire de femmes noires à Montréal. Vous pouvez lire son article dans la Revue de la Société historique du Canada, vol. 35, num. 1 (2025) en cliquant ici.
Vous citez les recommandations de Karen Flynn et Funké Aladejebi, qui invitent notamment à ne pas représenter les femmes noires selon leur seul statut migratoire, mais plutôt par leur enracinement dans les espaces qu’elles habitent. Comment avez-vous mis cette approche en pratique dans votre lecture du Second Congrès, et qu’apporte-t-elle de différent par rapport à une histoire centrée sur l’Ontario ou sur l’anglophonie ?
L’historiographie des femmes afro-canadiennes s’articule principalement autour des réalisations des femmes caribéennes, anglophones et de classe moyenne en Ontario. Mon article s’inscrit, en partie, dans cette historiographie. Après tout, le Second Congrès National des Femmes Noires est chapeauté par le Congrès National des Femmes Noires au Canada, une organisation ontarienne née du Canadian Negro’s Women Association, et plusieurs femmes ontariennes ont participé au congrès. Toutefois, j’estime que la tenue du congrès sur le sol montréalais, et l’organisation de ce dernier par les femmes du Coloured Women’s Club of Montreal, fondé en 1902, permet d’ancrer la métropole comme lieu d’échanges et d’émergence d’une pensée féminine noire québécoise et canadienne.
Dans cette optique, mes recherches reconnaissent les parcours migratoires variés des femmes noires, qui influencent leurs expériences et leur vécu à Montréal. Cependant, je me penche surtout sur leur agentivité, leurs actions et leurs réseaux une fois arrivées à Montréal. J’estime que la langue parlée joue un rôle important dans leur intégration à la métropole. En effet, l’immigration afrodescendante à Montréal dans les années 1970 est caractérisée par l’arrivée importante de communautés francophones et anglophones, réparties dans plusieurs quartiers. Contrairement à l’Ontario, le Québec est une province francophone et Montréal, une ville bilingue. Il m’était essentiel de reconnaître cette spécificité linguistique, qui est propre au Second Congrès, à travers l’usage d’archives rédigées en français et en anglais. Cette composante linguistique est essentielle à l’articulation d’une histoire afro-féminine qui prend en compte la particularité des rencontres, conversations et idées entre femmes noires au Québec.

Rapport du Second Congrès national des femmes noires
Source : “Negro Community Centre/Charles H. Este Cultural Centre fonds (F013),”Concordia University Library Special Collections and Archives, Box F013-009, folder 18.
Vous insistez sur la dimension transnationale du congrès : la composition variée des participantes, le choix du cactus comme logo, la conférence de Juanita Chambers sur ses voyages en Afrique, en Chine et en Inde. Comment ces femmes conciliaient-elles cet horizon international et diasporique avec des revendications très ancrées dans le quotidien montréalais, comme la scolarisation des enfants noirs ?
Le Second Congrès National des Femmes Noires est un événement que je considère comme essentiel pour l’émergence d’une pensée afro-féminine au Québec, mais il y a plusieurs autres événements internationaux qui caractérisent l’intellectualisme afro-féminin de l’époque tels que le sixième congrès panafricain à Dar es Salaam en 1974, ou bien le FESTAC à Lagos, quelques années plus tard en 1977. Plusieurs femmes afrodescendantes qui résident à Montréal ont participé à ces événements dont Brenda Paris et Dorothy Wills. L’internationalisme afro-féminin est bel et bien présent à Montréal ! En plus de ces voyages, Paris et Wills étaient impliquées au sein de plusieurs organisations communautaires de Montréal, en plus de participer en tant que panélistes et modératrices au Second Congrès National des Femmes Noires.
Le rapport du Second Congrès n’est pas suffisant pour témoigner des répercussions de leur participation à ces événements sur l’articulation de stratégies variées dans les années 1970. Il ne mentionne que les résolutions et non l’entièreté des discussions pendant les ateliers et les panels. Toutefois, certaines traces de ces inspirations diasporiques sont visibles au sein de plusieurs programmes culturels d’organisations communautaires afrodescendantes à Montréal. Je pense entre autres au Conseil des Éducateurs Noirs du Québec (Quebec Board of Black Educators) et leurs activités, telles que l’école d’été Bana. Bien qu’adaptés au contexte québécois, ces programmes incluent des cours d’histoire noire et afrodescendante ainsi que des cours de théâtre et de danse dite africaine. Je me penche davantage sur ces activités dans mon mémoire de maîtrise : « Identités, solidarités, contributions féminines : les stratégies de scolarisation et d’éducation des organisations communautaires afrodescendantes montréalaises anglophones dans les années 1970 ».
Outre les programmes d’éducation communautaire, la conférence d’honneur de Juanita Chambers au congrès démontre que les participantes considèrent que son parcours international est un atout pour prendre soin de la famille noire dans l’espace nord-américain. Chambers formule plusieurs critiques face à la composition de la famille nord-américaine, qu’elle considère individualiste, contrairement à ce qu’elle a vu en Inde ou en Chine. Ses critiques inspirent les femmes afrodescendantes montréalaises, qui se mobilisent pour l’empouvoirement et l’autonomisation de la famille noire dans un contexte québécois. Je crois que les femmes noires de classe moyenne considèrent leur mobilité comme un avantage de taille pour articuler une pensée afro-féminine diasporique basée sur la libération de leurs communautés respectives. C’est d’ailleurs un phénomène propre à plusieurs groupes de femmes noires en Amérique du Nord, qui voyagent afin de se retrouver et réfléchir ensemble. Keisha Blain, Cheryl Higashida et Imaobong Denis Umoren se sont penchées sur le sujet, pour n’en nommer quelques-unes.
Un point frappant est la traduction simultanée et la traduction du rapport officiel en français, que vous reliez à la spécificité démographique de Montréal. Pourriez-vous revenir sur ce que cette « spécificité linguistique montréalaise » révèle des rapports entre les communautés noires anglophones, haïtiennes francophones et autres au tournant des années 1970 ?
J’ai mentionné la nécessité de reconnaître la pluralité d’expériences linguistiques des femmes afrodescendantes à Montréal et, plus largement, au Québec. Ces dernières sont conscientes qu’elles évoluent dans un espace bilingue et polarisé, particulièrement au milieu des années 1970. Le Congrès est un événement qui se déroule exclusivement en anglais, mais plusieurs francophones y participent, comme le démontre la liste des inscriptions. Cette spécificité linguistique se reflète dans la création d’organisations communautaires portées par les membres des mêmes communautés linguistiques et identitaires. Je pense entre autres à la Maison d’Haïti et au Bureau de la Communauté haïtienne de Montréal, deux organisations menées par et pour la communauté haïtienne montréalaise. Parallèlement, le Conseil des Éducateurs Noirs et la National Black Coalition sont majoritairement portés par les Caribéens anglophones. Enfin, le Coloured Women’s Club of Montreal, initié par des femmes de porteurs noirs, afro-américaines. Leurs expériences sont variées et le contexte de migration l’est également. Toutefois, au Canada, ces communautés sont homogénéisées et racialisées ; leurs distinctions identitaires et culturelles s’effacent : les femmes en sont conscientes. Certaines résolutions du congrès insistent sur la nécessité de faire front commun et de nourrir l’écosystème afrodescendant et communautaire en créant des réseaux de solidarité et en restant informé.e.s des activités menées par les un.e.s et les autres.

Bulletin du Secrétariat national du Congrès national des femmes noires du Canada
Source: “Negro Community Centre/Charles H. Este Cultural Centre fonds (F013),”Concordia University Library Special Collections and Archives, Box HA 4224, folder 44, National Secretariat of the National Congress of Black Women of Canada newsletter vol.1, no. 2.
Les résolutions des panels sur l’éducation et la jeunesse misent à la fois sur l’intervention dans les institutions officielles (par exemple créer une organisation de professionnel·le·s noir·e·s pour servir de modèles) et sur des structures communautaires comme les syndicats et comités de parents. Comment comprenez-vous cette double stratégie — agir à l’intérieur du système scolaire tout en bâtissant des espaces autonomes ?
J’estime que cette double stratégie est une démonstration évidente de l’ancrage de ces femmes dans la société québécoise, ainsi que de leur désir de s’investir auprès des institutions scolaires. En effet, les femmes afrodescendantes comprennent le rôle des écoles comme microcosmes sociétaux et établissent des stratégies qui misent sur l’intégration des enfants afrodescendants et l’implication des parents. Malgré la présence grandissante des enfants noirs dans les structures scolaires, leurs expériences migratoires et identitaires ne sont que partiellement reconnues par le personnel enseignant, majoritairement blanc. Il en est de même pour le cursus scolaire, qui ne prend pas vraiment en compte les expériences des enfants immigrants à Montréal. Pourtant, la population immigrante se diversifie grandement dans les années 1970 et l’inclusion des enfants représente un enjeu de taille. Dans cette optique, le Conseil supérieur de l’éducation mandate un groupe composé d’éducateurs et d’éducatrices communautaires noir.e.s francophones et anglophones pour se pencher sur les expériences des enfants afrodescendants dans les écoles, en 1977. À l’issue de ce processus de consultation, un rapport fut publié et reproduit dans les publications du Conseil. Les résolutions y sont similaires à celles du congrès, notamment au sujet de la mise en évidence de l’histoire noire ou de la nécessité d’embaucher du personnel enseignant et/ou administratif afrodescendant. Toutefois, il est difficile de témoigner des retombées de ces recommandations dans les écoles, faute d’archives et de suivis par les parties concernées.
En définitive, je considère que les femmes noires et plus largement, les communautés noires de Montréal reconnaissent l’importance de créer des espaces indépendants des institutions scolaires, au sein desquels le développement identitaire des enfants afro-descendants est encouragé. Je perçois une telle stratégie comme une forme de répit à la fois dans le quotidien des enfants et dans celui des parents, qui ne sont pas tous familiers avec le système d’éducation québécois et qui doivent eux-mêmes naviguer dans la société qu’ils ont récemment intégrée.
Votre article cherche explicitement à diversifier une historiographie francophone qui a surtout documenté les contextes migratoires et économiques, ainsi qu’une historiographie anglophone qui a peu reconnu l’apport des femmes lors d’événements comme le Congrès des écrivains noirs ou l’affaire Sir George Williams. Comment s’inscrit ce travail dans vos recherches en cours sur les organisations afrodescendantes montréalaises?
L’intellectualisme afrodescendant à Montréal est principalement caractérisé par la tenue d’événements transnationaux d’envergure qui ont attiré des figures clés des mouvements de libération afrodescendants lors de la seconde moitié du vingtième siècle. Il s’agit d’une historiographie absolument fascinante, mais qui a tendance à ignorer les contributions des femmes noires ou à les reléguer au second plan. Cette absence est également reflétée dans certaines archives. Or, j’estime que ces événements ne sont pas les seules démonstrations de l’émergence d’une pensée afrodescendante, proprement féminine, à Montréal et au Québec. En tant que travailleuse communautaire et archiviste, j’ai eu le privilège de rencontrer plusieurs activistes qui ont développé des réseaux alternatifs d’éducation communautaire et populaire. Ces femmes seront au cœur de mes recherches doctorales, qui portent sur les expériences des femmes francophones et anglophones à Montréal entre les années 1970 et 2010. À travers des entrevues semi-dirigées auprès de femmes afrodescendantes qui proviennent de l’ensemble de la diaspora, je souhaite repérer des moments clés de l’établissement d’une pensée féministe, féminine et womaniste noire à Montréal. Mon mémoire de maîtrise, qui porte sur les stratégies de scolarisation des communautés afrodescendantes caribéennes et anglophones à Montréal, est en français. Ma thèse doctorale sera rédigée en anglais, afin de diversifier les récits existants sur les femmes noires francophones au sein de l’historiographie anglophone.
Avez-vous lu quelque chose de bien récemment ?
Je reviens tout juste de Berlin, où j’ai eu l’occasion et le privilège de m’entretenir avec la militante afro-allemande Katharina Oguntoye. Elle est l’une des auteures et éditrices du livre Showing Our Colours: Afro-German Women Speak Out, publié en 1986. Il s’agit du premier livre publié par des Afro-Allemandes, les mêmes qui ont porté le mouvement d’autodétermination afro-allemand à la même époque. C’est un véritable bijou : on y retrouve correspondances, entrevues et essais portant sur la vie et les expériences des femmes noires en Allemagne.
